06/11/2020

Tangente#1 : United States of The Boss

© DR

Born in the USA / Bruce Springsteen

Born in the U.S.A.

En France, lors des meetings de campagne de l’UMP en 2008 et 2009, le parti de Nicolas Sarkozy utilisait allégrement le tube Kids du groupe MGMT, histoire de donner un coup d’enthousiasme juvénile à son électorat. Sans autorisation. MGMT, n’ayant que peu apprécié la démarche, attaque en justice et gagne son procès. Anecdotique. Cela a fait quelques lignes dans certains journaux.

En France les ayants droits peuvent refuser l’utilisation quel qu’elle soit de l’un de leurs morceaux. Il n’y a pas non plus, d’enjeux particuliers ou de débats enfiévrés, autour des chansons populaires. La musique n’y occupe pas une place considérable.
En tout cas beaucoup moins que dans des pays comme les Etats-Unis ou sa présence dans toutes les strates de la société est plus viscérale.
Et évidemment dans le cadre du bipartisme politique systémique, les élections présidentielles sont des moments où tout se cristallise.

On a ainsi beaucoup vu Donal Trump danser au son de YMCA des Village People ces dernières semaines... Et Les auteurs ne peuvent rien faire pour l’en empêcher (on peut d’ailleurs y voir paradoxalement une pointe de nostalgie de sa part lui qui fut propriétaire et qui a financé les clubs discos et gays de sa ville, New York, dans les années 70).
Comme actuellement, les artistes aussi bien les acteurs et réalisateurs d’Hollywood, les musiciens de tous horizons, et qu’à un degré moindre ou en tout cas moins audibles, les écrivains, n’hésitent pas à s’engager, à donner de la voix pour soutenir l’un ou l’autre des candidats. Surtout démocrates d’ailleurs. En début de campagne Les Strokes ont par exemple joué l’un de leur premier concert du comeback en ouverture d’un meeting de Bernie Sanders.

Un instant médiatique amusant et signifiant qu’on n’imagine pas chez nous où les goûts musicaux des candidats restent dans domaine privé, est à observer outre-Atlantique. S’il ne fut pas le premier président à le faire, Barack Obama a fait entrer dans une nouvelle ère la place de la musique pop dans la politique. Il a publié, lors de ses campagnes et ses présidences et publie toujours très régulièrement, sur les réseaux sociaux ses fameuses playlists. Y figurent aussi bien Jay-z et Beyoncé, que des standards du jazz et de la soul, les tubes rocks d’Arcade Fire, et les dernières pépites pop. Elles ont contribué à lui donner cette image pop très moderne avec au passage quelques travers : son côté très politiquement correct, l’enjeu commercial et la reconnaissance internationale induite, pour certains artistes, qu’elle a pu devenir.
On se souvient de la présence plus ou moins trouble et gênante de Frank Sinatra soutenant le candidat John Fitzgerald Kennedy.
En ce moment on assite à celle, disons embarrassante, esseulée et de manière de moins en moins convaincue, aux côtés de Donald Trump, de Kayne West (il est devenu aussi candidat « parasite »).
Mais si les stars de la country inconnues en Europe peuvent avoir une légère influence notamment du côté républicain, c’était le cas sur les précédentes élections et cela se vérifie dans les sondages cette fois-ci, l’impact du soutien des artistes pop pour l’un ou l‘autre candidat est quasi nul sur les votes définitifs des électeurs.
Pour preuve si toutes les stars du showbiz appellent à voter démocrate, que les hyper médiatiques Lady Gaga, Cardi B, Billie Eilish, ou Taylor Swift et ses 140 millions d‘instagrammeurs s’époumonent sans relâche à faire le bon choix, il faut quand même bien se rendre compte que chaque électeur reste sur ses positions, et qu’on n’en perçoit aucune trace dans les sondages ou les résultats lorsqu’elles s’expriment.
Au-delà de ces péripéties comico-tragiques ou consternantes qui jalonnent les élections, la musique populaire américaine, ses courants et certains titres témoignent eux d’enjeux vitaux et participent d’une histoire gravée au plus profond de la psyché américaine.

... Ainsi le célèbre Born In the U.S.A.

Il a cette année, resurgit une fois de plus dans les médias français comme fond sonore ou générique des émissions spéciales élections U.S.

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Ce morceau est né il y a 36 ans. Il a, dès sa parution en 1984, à son insu, symbolisé de façon limpide, les incompréhensions, les fractures naissantes, béantes aujourd’hui, de la société américaine. Les Etats-Unis sont à l’époque, à la sortie de terribles années 60, après la fin tragique et violente des Kennedy et de Martin Luther King, englués dans le Watergate, le Vietnam… L’Amérique est à la recherche de ses nouveaux héros, de sa fierté … L’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan en 1980 annonce le néolibéralisme triomphant, la transformation d’ex-hippies en yuppies, avec tous les autres sur le bas-côté de la route.

Le titre, repris à tue-tête par tellement de personnes à travers le monde, y compris ici, par ceux qui mythifient les U.S.A. Il fleure bon, le pays des cowboys, de la route 66, le baseball et ses casquettes, ou le foot US et ses barbecues, ses drapeaux, son patriotisme. La pochette de l’album dont est issu le titre ne peut qu’attiser les ambiguïtés. On y voit le boss, de dos, en jean, t-shirt et casquette dans la poche arrière, face à ce qui semble être la bannière étoilée. Avec 20 millions d’albums vendus c’est le plus grand succès de Springsteen et son album le plus commercial, le plus rock, bourrin, dirons certains…
L’album sera d’ailleurs mal perçu et sera dénoncé pour son impérialisme supposé de ce côté-ci de l’atlantique, notamment en France où la critique sur l’Amérique est toujours prompte à se manifester.
Les circonstances favorisent l’appropriation par la frange conservatrice du titre. L’album Born in the U.S.A succède à la place de numéro 1 des charts a Thriller de Michaël Jackson… Avec tout ce que cela peut supposer dans la tête de l’Amérique blanche qui va se rendre dans les urnes en 1984.
Pourtant, à l’origine Born in the U.S.A est une nouvelle protest-song créée comme à chaque fois, à la guitare acoustique. Bruce Springsteen est à l’aube de la sortie du disque un auteur reconnu pour des albums splendides, sombres et aux paroles introspectives et incisives. Il incarne la quintessence, le parfait assemblage de ce qu’a produit la musique populaire américaine, son acte de bravoure commercial étant le fédérateur Because the Night chanté en 1978 par Patti Smith… De Greeting from Ashbury Park, N.J sorti en 1973 à Nebraska en passant par The River ses chansons décrivent subtilement et humblement la vie, les joies simples et les désillusions des classes populaires des banlieues américaines, et des perdants des Etats-Unis. Le plus récent The ghost of Tom Joad (inspiré du roman Les raisins de la colère de Steinbeck en 1939) raconte la vie des ouvriers mexicains dans le sud du pays. Bruce Springsteen est encore, près de 40 ans après ces chefs d’œuvres, l’un des rockeurs les plus populaire au monde.

Cette nouvelle chanson ne déroge donc pas aux préoccupations humanistes du Boss, traduit son dégout et dénonce de manière virulente la guerre absurde du Vietnam dans laquelle meurent des milliers de jeunes soldats… Dès sa sortie, les Républicains s’emparent de ce nouvel hymne pour leur campagne malgré les véhémentes protestations de Bruce. Ronald Reagan très actif vis-à-vis de la contre-culture hippie dès les années 60 a vu dans ce rockeur un allié de circonstance bienvenu. Il le cite dans ses discours : « L’avenir de l’Amérique réside dans mille rêves à l’intérieur de nos cœurs. Il repose dans le message d’espoir des chansons d’un homme que beaucoup de jeunes Américains admirent : Bruce Springsteen, l’enfant du New Jersey. Et vous aider à concrétiser ces rêves est mon travail. »
Hypocrisie certes, mais on cerne là les contours des abysses d’incommunicabilité qu’on voit plus que jamais exploser en 2020.
Les Bush père et fils et les candidats républicains, encore récemment jusqu’à Trump (avec parcimonie), tourneront autour du morceau sans vraiment comprendre ou en feignant de ne pas comprendre le sens réel de ces paroles. Car lors des meetings seul le refrain est diffusé, on oublie facilement les couplets… Jusqu’à aujourd’hui vont alors subsister deux façons d’appréhender ce que représente Born in the U.S.A. Malheureusement la malédiction a atteint un point de non-retour lorsque l’on apprit que le morceau était l’un de ceux les plus diffusés en boucle en guise de torture psychologique aux détenus par les tortionnaires à Guantánamo.
Le mal est irréparable et la colère rentrée de Springsteen ne s’apaise pas. Il ne joue plus depuis les années 90, ce titre en concert qu’une version acoustique et sans les arrangements rock épique qui ont fait son succès.
Bruce Springsteen va parallèlement s’impliquer et s’afficher constamment aux côtés des candidats démocrates. Dans les années 2000 John Kerry choisit un autre de ses titres No Surrender. En 2016, il apporte son soutien à Hillary Clinton. Ce qui fera dire à Donald Trump que cette fois-ci il n’avait pas eu besoin de ce ‘little’ Springsteen pour l’emporter…
Le même Donald Trump s’est mis à diffuser lors de ses grandes messes préparatoires, en 2019, des titres de Neil Young… Là aussi choix étrange, car Neil Young au regard de son engagement militant depuis le milieu des années 60 ne possède rien en commun avec l’Amérique voulue par Trump.
Neil Young « ne peut, en son âme et conscience, permettre que sa musique serve de support à une campagne d’ignorance et de haine, conflictuelle et antiaméricaine »,
D’autres artistes vont se plaindre du même traitement mais sans la même portée symbolique des luttes sociales et politiques. D’autres s‘impliquent totalement à l’image d’Arcade Fire groupe emblématique de Montréal mais dont le leader est américain d’origine : le 4 novembre 2020, Arcade Fire a dévoilé en direct à la télévision lors d’une soirée spéciale élection et en arborant des t-shirts pro Biden, son nouveau single…


Extrait de Born in the U.S.A
Got in a little hometown jam
(Je me suis retrouvé dans une embrouille en ville)
So they put a rifle in my hand
(Ils m’ont mis un fusil dans les mains)
Sent me off to a foreign land
(M’ont envoyé dans un pays lointain)
To go and kill the yellow man
(Pour aller tuer l’homme jaune).

Infos


Hydrophone prend la tangente.

On plonge chaque semaine dans une thématique en lien avec l’actualité (ou non), avec comme terrain de jeu, les musiques actuelles, évidemment.
Et puis on écrit, on compile, on fait des playlists, on (re)découvre des livres, des films, des albums.

On commence la série du côté des States.

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(Re)Voir

Parce que c’est un chef d’oeuvre absolu qui illustre parfaitement le contexte de Born in the U.SA


Parce qu’on n’a pas pu s’en empêcher :


Parce que les grands espaces et la BO de fou :


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Parce que c’est très bien fait :


Parce qu’on aimerait bien qu’il fasse les 48 albums restants, mais il a surtout sorti un merveilleux titre résumant tout çà :