05/02/2021

Tangente#5 : On the road.

© Walter Salles

Extrait du film On the road de Walter Salles (2012)

On the road again.

On ne cesse d’entendre cette sempiternelle petite rengaine du groupe Canned Heat, éculée et crispante pour certains, par exemple en fond sonore d’un petit reportage sur France Télévision. Vous voyez bien : lorsqu’un motard chevronné prenant la route des vacances (si la moto est une Harley l’illustration sonore sera Born to be Wild) pour éviter les embouteillages ente Pontivy et Port Barcarès alors que comme tout bon breton il aurait dû prendre son voilier, évidemment.

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Prendre la route, vu comme çà, cela a donc l’air désuet à une époque où l’on s’extasie devant les appendices portables, montres connectées, téléphones et autres accessoires à qui nous confions le contrôle de nos vies et qui nous confortent dans nos trajets cuisine-canapé ou nos courses à pied dans les bois collés aux applis forme et santé.
L’une des premières mesures du nouveau président des Etats-Unis, Joe Biden, fut de stopper la construction du fameux et sinistre mur décidé par son prédécesseur pour marquer son territoire, à la frontière avec le Mexique, censé mettre fin à l’immigration illégale. En Europe les fermetures de frontières et les tentations d’un repli sur soi n’ont jamais été aussi présentes dans les esprits depuis la fin de la deuxième guerre mondiale.
Or souvent contraints, pour des raisons tragiques de simple survie pour beaucoup de migrants, mais aussi tout simplement, pour échapper à un destin tout tracé, s’émanciper, l’homme depuis toujours scrute le chemin au bout du village, le suit pour voir ce qui se passe de l’autre côté du bois, prend le bateau sur le quai, jusqu’à la route vers un autre continent en rêvant d’une vie meilleure. Eprouver l’indispensable altérité qui constitue la véritable identité.
La route au-delà de sons sens littéral, correspond essentiellement à ce besoin de ressentir le lien vital, qui nous réunit ou nous sépare tous, en transcende la condition humaine. La sédentarité n’étant d’ailleurs que très récente dans l’histoire.


Silk Road

La civilisation du pétrole touche à sa fin et la batterie électrique nous conduit pour le moment dans une impasse écologique. Reviendra-t-on plus vite qu’on ne le croit à la marche à pied, aux chevaux et aux chameaux ? Pendant des millénaires, on s’en contenta en tout cas sur des routes très fréquentées dont les souvenirs sont encore bien vivaces.

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La route de la soie, symbole s’il en est des échanges qui ont façonné notre monde, joua un rôle prépondérant dans la diffusion des objets et des idées et favorisa grandement une porosité des cultures. Bien avant notre époque pliant sous le poids des produits manufacturés, nous consommions des produits venus d’Asie, d’Afrique et d’ailleurs comme les épices, la soie, les textiles puis plus tard la porcelaine. Et si nous parlons de relocalisation, de territoire à préserver, ayons à l’esprit que tout ça ne sont que des éléments d’un vaste balancier de l’histoire : le développement de la filature et du textile en Europe au 18ème, sous l’impulsion funeste de la traite atlantique, a privé de travail des millions d’artisans en Inde et en Asie.
La musique forcement accompagna tous ces voyageurs au sein des caravanes, qui se croisèrent sur les marchés dans les caravansérails. Ils apportèrent leur lot d’instruments de musique, de représentations et de pratiques, influencèrent largement la musique européenne au cours des siècles.

L’histoire des instruments de musique s’avère ainsi passionnante, du moment où bien avant la parole et le chant, le sifflement chez l’humain fut certainement le premier langage commun, inspiré du son du vent dans les roseaux à celui qui le conduira à fabriquer une flute ? Ou comment se sont télescopés les premiers instruments et le rythme des percussions sur peaux tendues aux hasards de rencontres et de voyages jusqu’à prendre les formes domestiques actuelles ?

Prenons le violon omniprésent en Europe depuis le 17ème siècle. Il apparait sous sa forme moderne chez nous en Italie au 16ème siècle. Il y eu auparavant, dans l’Antiquité et au Moyen-Age, la lyre. Mais les versions plus proches du violon actuel apparaissent dans l’empire chinois, l’empire byzantin et dans le monde arabo-musulman aux mêmes époques au Xe siècle. Ces instruments sont frottés à l’aide d’un archet, élaboré à partir de crin de cheval, compagnon de route comme partout dans le monde. Le « rebab » est notamment l’instrument considéré spécifiquement comme l’ancêtre du violon. Il deviendra par la suite la vielle, appelée « vihuela » en Espagne et « viuola » en italien, puis viole puis violon mentionné pour la 1ère fois autour de 1520.

Autre instrument très actuel : la guitare. Elle serait âgée de 3500 ans. Les premiers instruments à cordes connus des archéologues sont la harpe-bol et le « tambûr », qui désignent une famille de luths à manche long, répandus en Chine, en Ouzbékistan, au Kazakhstan, en Inde, en Afghanistan, en Iran, en Irak, en Azerbaïdjan, en Turquie. Une chanteuse égyptienne Har-Mose aurait, pendant le règne de la reine Hatchepsout en 1503 avant JC, utilisé cette harpe-bol comme instrument. Ce type primitif de guitare devint très populaire et fut introduit en Europe par les Égyptiens et les Mésopotamiens, puis a traversé le Moyen Âge. Beaucoup de ces instruments à cordes ont survécu jusqu’à l’époque moderne sous une forme presque indemne et sous différents noms. Ils sont encore utilisés aujourd’hui, tels que le « saz » turc à manche, la « tamburitsa » slave, le « setâr » iranien, le « panchtar » afghan et le bouzouki grec.


Orient

En plus des échanges commerciaux, les croisades ont été une source d’enrichissement pour l’occident. La découverte, en 1704, des Contes des Mille et Une Nuits vont faire fantasmer plusieurs générations d’artistes. La musique du XVIIIe siècle est ainsi truffée de références à l’Orient, des berceuses jusqu’aux marches funèbres. Camille Saint-Saëns avec Sanson et Dalila ou Suites Algériennes voyagea lui-même en Orient. D’autres illustres personnages firent de leur vision de l’Orient des œuvres majeures : Hector Berlioz avec La Captive, Giuseppe Verdi avec Aïda, ou bien encore le Divan Occidental-Oriental de Franz Schubert .

L’Orientalisme va aller jusqu’à en modifier la texture musicale. Claude Debussy fut fortement impressionné et inspiré par la musique de Bali et de Java découverte lors de l’Exposition Universelle de Paris en 1889. Les compositeurs russes, géographiquement plus perméables, ont largement contribué au développement d’un courant orientaliste comme ces Shéhérazade de Nikolaï Rimski-Korsakov ou de Maurice Ravel.


Trans sibérien

Au même titre que L’Orient Express, ligne ferroviaire légendaire et autour de laquelle on ne compte plus les romans et les films qui en font leur décor, Le Transsibérien relie Moscou à Vladivostok et dessert près de 1000 gares sur 9000 km. Il passe un peu au-dessus de Ulan Bator, emblématique étape des routes de la soie.

Le musicien électronique français Thylacine, confronté aux affres de la création, coincé dans son statut de producteur dont la discographie se construit au fin fond de son home studio, a éprouvé le désir retrouver le goût du réel, pour peut-être mieux réinvestir ensuite dans son cocon. Dans un élan instinctif, il a peut-être voulu renvoyer la balle aux musiciens russes du 19ème. Toujours est-il qu’il a subitement décidé d’embarquer son matériel et de faire le trajet pour composer, flâner, se perdre dans l’horizon, enregistrer les sons du roulement des trains sur les rails, de la nature et des éléments, de la vie aperçue à travers les fenêtres. Il a fait de ces pérégrinations un album contemplatif, onirique et évocateur, accompagné d’un documentaire en guise de carnet de voyage.

On pense évidemment à Steve Reich et son œuvre magnifique Différent Trains en 1988 à propos de ses voyages de petit garçon juif de divorcés entre New-York et Los Angeles au début des années 40 et d’autres trains en Europe. Ou encore cet intriguant et percutant Last train to Krasnodar d’Arnaud Rebotini en digne successeur du Trans Europe Express de Kratwerk.
Son rapport à la musique s’est profondément modifié tant et si bien que Thylacine a ensuite renouvelé l’expérience avec l’album Roads sur le même principe mais cette fois-ci à bord d’une caravane aménagée en studio sur un autre continent, l’Amérique du Sud, des bords de mers, aux hautes altitudes de la Cordillère des Andes. Les bandes sons de la route du 21ème siècle.

Plus familier de notre quotidien en ces temps de confinement, Burial et Four Tet nous offrent une autre vision d’un trajet en métro ...


Road 66

Avant le Word Wide Web, comme objet de toutes nos attentions avec par exemple une chasse aux Pokémons dans les bois voisins comme Saint-Graal, l’ère industrielle eue son Wild Wild West comme terre promise ultime : l’Amérique et sa traversée au cœur de tous les rêves. La liberté dans toute son acceptation comme horizon, en réalité, hélas, trompeuse et cruelle.

La route, plus qu’un tracé reliant un point à un autre, est une idée, une image mythifiée par Hollywood et des romans enflammés. Elle se forge de décennies en décennies en parallèle avec la démocratisation des moyens de transports individuels et d’une forme de tourisme correspondant à l’idéal occidental de la liberté.
La célèbre Route 66, bien ancrée dans un coin de la tête de chaque rocker qui se respecte, entre dans sa 75ème année. Elle fut en effet inaugurée le 11 novembre 1926. Simple chemin de terre au début, partant de Chicago et traversant l’Illinois, le Missouri, le Kansas, l’Oklahoma, le Texas, le Nouveau-Mexique et l’Arizona (sur près de 4000 km) avant de se terminer à Santa Monica, en Californie elle fut la première autoroute entièrement goudronnée ou pavée en 1938. Peu sauraient indiquer précisément où elle se situe, traduisant en définitive une aura qui se perpétue, en allant au-delà de sa simple fonction et dont le levier est sans doute le roman de John Steinbeck Les raisins de la colère qui la surnomma Mother Road. En 1946, un certain Bobby Troup après un road trip en fait une chanson qui deviendra un hit grâce à Nat king Cole. Plus tard, elle sera reprise par Chuck Berry, les Rolling Stones, Brian Setzer, Depeche Mode, Guitar WolfEddy Mitchell et jusqu’aux pires clichés, dans les pubs notamment, et dans la France de Johnny Halliday.

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Deux films, même si l’action de ces films ne se déroule pas précisément sur cette route, L’équipée sauvage (the Wild One, 1953), avec l’irradiant Marlon Brando en cuir perfecto sur sa moto Triumph a la tête de son gang, puis l’indépassable Easy Rider (1969) point d’orgue de la contre-culture américaine de Californie, vont terminer de classer la route 66, dans une autre dimension au panthéon de la culture populaire américaine.

Philip Kaufman, d’obédience disons classique, réalisateur du remarqué L’étoffe des Héros en 1983, à propos des débuts de la conquête spatiale, n’avait guère prêté attention au milieu des années 60, aux arguments de Dennis Hooper, expliquant que le héros ultime serait un motard hippie lorsqu’il lui proposa le scenario de Easy Rider. Les chevauchées pétaradantes de Peter Fonda au son de Born to be wild de Steppenwolf bouleversèrent et préfigurèrent le nouvel Hollywood en accélérant l’arrivée aux manettes de la jeunesse hippie. Elles ont aussi précipité sur les routes des tas d’occidentaux, tendance qui résonne encore dans les années 2010, avec des charters d’européens en pèlerinage. Bagdad Café, symptomatique de l’esthétique pub du cinéma des années 80, alimenta le mythe, avec son titre entêtant sur les ondes en France notamment Calling you de Jevetta Steele. Duel de Steven Spielberg et sa musique angoissante, Cars et le tube de Sheryl Crow Real gone, Paris, Texas et la guitare de Ry Cooder, Little Miss Sunshine et sa B.O pop-indie, Thelma & Louise, Forrest Gump, Les Blues BrothersLe salaire de la peur et des dizaines de séries B ou Z..

Si aujourd’hui les gangs de motards n’ont plus rien à voir avec Brando ou Fonda. Si les Hells Angels un peu poussiéreux ressemblent surtout à des gangs de vieux réacs, des œuvres de ce début de 21ème siècle, Boulevard de la mort, Jackie Brown de Tarantino sont d’autres incarnations de la route ou du comportement parfois déviant (ou carrément psychopathe) de l’individu moderne au volant de sa voiture, tout comme Drive sur une B.O planante, sombre, hypnotique et prégnante de Cliff Martinez avec Kavinsky, College et Chromatics entre autres.

Dans Lost Highway, le générique d’ouverture le I’m Deranged de David Bowie suffit pour nous montrer à quel point la route peut représenter notre attirance pour le danger, la terreur, les ténèbres, le diable, tout au bout de cette langue de bitume, s’enfonçant dans la nuit noire à toute allure. Et ce, jusqu’au film La route tirée du roman apocalyptique de Cormack McCarthy, dont la B.O est signée par Nick cave et Warren Ellis, où pour Vigo Mortensen et son fils, il n’est plus question de partir à l’aventure mais d’échapper aux désastres et à la chute de la civilisation industrielle et errer sur les routes, angoisses de notre temps ...

On pourrait en faire des kilomètres de phrases et elles existent les exégèses à propos de la route, de la liberté, des grands espaces. Les playlists, les titres d’albums, les vidéos, il en existe en pagaille sur nos sites de streaming mais celui qui en a fait LA bande-son est sans aucun doute Jack Kerouac.


Beatniks

S’il y a bien un nom qui personnifie l’idée d’attraper son baluchon, tout plaquer et partir sur les routes c’est ce totem incontournable, Jack Kerouac. En écrivant cette fulgurance qu’est le roman Sur la Route dans les années 50, il déclenche donc cette douce musique intemporelle et enivrante incitant à tout quitter. Une bible pour beaucoup, le livre va rassembler la fameuse « Beat génération » (au départ bande liée par la littérature autour des Allan Ginsberg et autre William Burroughs). Ils en font leur manifeste et son impact apparait comme un souffle fondateur d’au moins 50 ans de culture populaire américaine.

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Jack Kerouac se compare constamment à un joueur de jazz. Il a déclaré un jour : « je veux être considéré comme un saxophoniste qui pousse son chorus dans un après-midi chaud d’été » pour parler de son écriture.
D’ailleurs même si son origine est soumise à interprétations, le terme beat renvoie au rythme du jazz, mais aussi à la sensation d’être au bout du rouleau après de rêveuses et bouleversantes errances, d’excès en tout genre lors des périples de ces clochards célestes. On évoque même la « béatitude » en français dans le texte, que Kerouac - d’origine française - aimait laisser dire.
S’il s’inspire du jazz c’est parce qu’il a fréquenté et apprécie, ces musiciens dans les clubs de Harlem : Charlie Parker, Thelonious Monk, Count Basie, Lester Young, Dizzie Gillespie, soit la quintessence du jazz et de sa liberté d’après-guerre. La révolution du bebop en marche, transcende Kerouac.
On imagine bien, à posteriori, en quoi ils alimentent l’œuvre de Kerouac les sons des saxophones, des trompettes, le beat, les pulsations de la batterie, sur le style de vie bohème dissolue et sulfureux, ce sentiment d’extase et de liberté qu’il exprime dans son roman.

Kerouac sera donc musicien à sa manière, remplissant son rouleau d’une écriture frénétique et musicale sur fond visuel de grands espaces, ce cylindre de papier long de 35 mètres ressemblant finalement aux premiers supports sonores du 19ème.
Il ira jusqu’à enregistrer des lectures de ses textes, de sa poésie, accompagnés de musiciens choisis. Certains titres sont dédiés aux jazzmen comme Charlie Parker. Ces albums sont inégaux mais le dernier d’entre eux, en 1960, est publié par le prestigieux label Verve qui possède dans son catalogue nombre d’œuvres de ses idoles… On pourra aussi reconnaitre notamment son empreinte dans les films de Cassavetes et les slams fondateurs des Last Poets et de Gil Scot Heron.

Kerouac a réécrit au milieu du 20ème siècle nos imaginaires de voyages, et même aujourd’hui, standardisés, il subsiste toujours un moment où le parfum de la liberté, ce rythme qui pourrait tout faire basculer, vient nous frôler et nous entraine.


Fast cars

La fin du 20ème siècle a vu le processus de domestication s’accélérer. L’humain a parcouru et terminé de dompter la planète en une poignée de décennies.
Pour nous, simples mortels, l’excitation de l’aventure a laissé place à la vie moderne, structurée aux normes de la vie de banlieue, aseptisée et oppressante, et à la verticalité du béton des villes. Mais comme le décrit Baudrillard dans Cool Memories, sentir le vertige, seul sur l’autoroute, rien qu’une fois, en partant pour ses quatre semaines de congés payés dans la voiture familiale au son de l’autoradio, n’est-elle pas toujours et encore-la, la quintessence de nos vies transformées en fuite pour ressentir ce sentiment d’éphémères instants aventureux ?

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En tout cas, preuve en est, l’humanité en poursuivant sa quête effrénée de nouvelles voies vers l’infini et au-delà, a vu l’un de ses plus fantasques représentants, le patron de Space X, Elon Musk, y expédier une voiture avec un mannequin baptisé Starman au volant avec des chansons de Bowie Space Oddity et Life on Mars passant en boucle dans l’autoradio de la Tesla.

On estime qu’un américain passe 4 heures par jour dans a voiture à 6km/h de moyenne : largement le temps de s’ennuyer et de tripoter l’autoradio.
On ne saura jamais jusqu’ à quel point ces voyages, ces transhumances estivales, ont façonné notre imaginaires, nos goûts musicaux et les orientations de nos vies mais qui n’a pas son anecdote sur tel ou tel titre entendu, provoquant émerveillement ou abjection en resurgissant soudain de ses souvenirs ?
Encore récemment lors d’une émission à la radio, la chanteuse pop Yelle, évoquait le titre qu’il l’avait marquée, sur la route des vacances dans la voiture familiale. Ce titre Running up that Hill de Kate Bush, l’avait profondément inspirée, pas tant les paroles qu’elle peinait à comprendre gamine, que la force et la détermination qu’elle dégageait.

Qui n’est pas concerné par ces souvenirs émus parfois décisifs ? D’ailleurs le film d’Alain Resnais On connait la chanson co-scénarisé par le regretté Jean-Pierre Bacri retranscrit l’empreinte laissée par les chansons populaires, volontairement ou non, horripilantes ou euphorisantes, souvent témoins du temps qui passe, de mélancolie et de nostalgie. Elles apparaissent alors comme ciments souterrains d’une nation. Combien d’entre elles ont été entendues et ré-entendues en voiture ? On ne saurait le dire exactement et on pourrait lancer une étude psycho-sociologique approfondie, pour décrire l’impact qu’a eu sur des générations le fait de subir ou d’adorer ces morceaux attrapés au gré des variations de la bande FM ou du lecteur à cassettes. Peut-être que le rejet éprouvé à l’écoute de l’intégrale de Georges Brassens ou du tube fédérateur à la mode ont pu façonner à jamais nos oreilles le temps d’un embouteillage…

Le neurologue américain Dean Burnett donne une analyse du mécanisme de l’expérience d’écouter de la musique en voiture qui nous rendrait dépendant de ces chansons : il explique que notre cerveau est très sensible à la musique et met nos sens en alerte. Sur l’autoroute le bruit de fond causé par le ronronnement du moteur, et le vent frappant les vitres est constant, ce qui rend le cerveau particulièrement réceptif en offrant une sorte de point de comparaison fonctionnel en "concurrençant" la chanson qu’on écoute : il nous rend plus réactifs à elle.
De même selon lui avec « l’excitation du déplacement », le cerveau croit que l’on va mourir et déclenche une brusque montée d’adrénaline puis une réaction de type "combat-fuite". Il est alors particulièrement sensible et réagit donc beaucoup mieux aux stimuli. Tout ce qui peut se nourrir de ce sentiment de danger, comme de la musique écoutée à fort volume, semblera plus excitant par comparaison, parce que le cerveau est déjà dans un état d’excitation.
Et ce n’est pas tout : le trajet en voiture oblige notre cerveau à essayer d’intégrer quantité d’informations sensorielles : les panneaux d’indication, les feux, la position des autres voitures, etc. Cet effort implique alors un besoin de défoulement et nous fournit donc un bon prétexte pour chanter à tue-tête Etienne Etienne comme Guesh Patty.
Dean Burnett ajoute une dimension émotionnelle. « La route donne un sentiment combiné de liberté et de contrôle. C’est quelque chose de positif et le cerveau associe cette sensation avec la musique écoutée ». Voilà tout est dit, il faut donc bien choisir sa radio, comme dans toute situation exceptionnelle, tel ce moment de la chanson marquante d’un couple, associée à une acmé lors d’une parade amoureuse par exemple sur la piste de danse. Partenaires particuliers, ce genre ...


Nationale 7

Imprimer profondément l’inconscient mélodique, Charles Trenet y a contribué avec son ode joyeuse à la Nationale 7, hélas depuis belle lurette remplacée par une autoroute triomphante. Ce titre a construit la légende de cette route. L’une des routes nationales qui, après-guerre, grâce aux progrès sociaux spectaculaires de 1936 (et l’obtention 3 semaines de congés payés) seront assidument fréquentées par de nouvelles classes de touristes redécouvrant le pays tout en se précipitant sur les plages de la Méditerranée.

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Elles ont depuis été vantées, ces routes de France, ses paysages, ses villages traversés, et célébrés chaque jour dans le 13h de Jean-Pierre Pernault. Elles sont magnifiées par l’emblématique Tour de France chaque année et même de façon inattendue par les allemands de Kraftwerk avec leur titre Tour de France robotique.
La Nationale 7 exerce, étonnamment ou pas, un certain attrait nostalgique. Il y a quelques années le magazine Gonzaï dans son numéro 26 de juillet 2018 racontait avec délice, la quête des vestiges des stations, des restaurants aujourd’hui en décrépitude, et pour certains de se rappeler ainsi des bandes sons perçues lors des pauses déjeuner dans le brouhaha de l’excitation des départs en vacances.
Les autoroutes ont elles aussi leurs aficionados. On connait tous ces fans d’aires d’autoroutes, qui les connaissent par cœur, qui en font des classements, l’architecture des aires de pique-nique, des restaurants aux volumes fantaisistes et aux couleurs surannées. Et justement, le magazine en ligne Musique Journal rebondissait récemment sur la création d’un Atlas des régions naturelles, comprenant 12000 photos classées, critérisées et regroupées sans autre forme sur un site absolument prodigieux. Le photographe Eric Tabuchi, ancien musicien, et la plasticienne Nelly Monnier ont recensé les paysages naturels mais aussi les équipements, les ruines, panneaux routiers, bâtiments de toutes sortes. On pourrait se construire son propre voyage poétique et s’y perdre, contemplatif, pendant des années et en y ajoutant, comme le propose Musique Journal, une bande son routière idéale comme compagne de voyage.

On en revient à Kraftwerk, avec Autobahn relatant l’hypnotique poésie de la conduite automobile. Fondateur et inspirateur d’une électronique industrielle, ambient, d’un soundscape urbain et de ses incursions en béton, fantomatiques dans nos douces campagnes. On pourrait y associer ces ronds-points et l’étude comparée qui fascine par leur laideur ou par le génie incompris qui se cache derrière ses œuvres : l’aventure au bout du rond-point.

L’américain Daniel Lopatin, star underground, sculpteur sonore hors pair et producteur entre autres de The Week End expérimente sous le pseudonyme de Oenohtrix Point Never une forme hybride de pop du futur. Son dernier album se nomme Magic Oneohtrix Point Never du nom complet de la station de radio de Boston (106.7) à laquelle il était constamment suspendu dans ses jeunes années dans le Massachussetts que ce soit dans sa chambre ou dans sa voiture. Cet album audacieux dans sa texture dans sa construction entre ambient électronica et mélopée pop, folk et effets de saturations et de glitchs divers et variés reflète à la perfection la carte et le territoire de ses pensées notamment avec cet envoutant Long road home.

Une autre façon de voir la route : du côté des musiciens et de la vie de tournée, par exemple, plus roots, avec cet article d’Anouck Eychenne intitulé « Sur la route avec Radix » et son pendant en épisodes podcastés « On the road again » dans le remarquable et riche numéro 1 du fanzine féminin Ventoline.


Free music for free people : Travelers

Tout comme un peu partout en Europe, il existe une catégorie de population désignée de façon générique comme « gens du voyage » ; elle est plus ou moins acceptée, plus ou moins stigmatisée. Dans les pays anglo-saxons et à l’origine surtout en Irlande, les travellers sont une communauté présente depuis le moyen-âge, vivant en marge mais sous la bienveillante excentricité britannique. Déclinante, elle connut un regain à la fin des années 60 avec les hippies en rupture de société qui adoptèrent ce mode de vie autour de roulottes, de campements itinérants, et organisèrent des rassemblements mystico-new âges de retour à la nature, notamment à Stonehenge dans le sud de l’Angleterre.

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Mais le phénomène traveller s’engagea dans une tout autre direction au tout début des années 90. En 1986, les anglais bien connus pour leur assiduité touristique dans les Baléares sont désarçonnés par de nouveaux sons, de nouveaux rythmes, se lancent dans des embardées frénétiques sur les pistes d’Ibiza. Ce nouveau phénomène, la house music en provenance directe de Chicago, des dj comme Paul Oakenfold vont immédiatement se l’approprier et rapidement la diffuser dans les clubs. La Hacienda à Manchester, le club de New Order où officie d’ailleurs sous le nom de DJ Pedro le tout jeune français Laurent Garnier en devient le temple avant que cette musique ne se propage jusqu’à Londres. L’acid house explose en Angleterre lors de soirées plus ou moins clandestines dans les fameux entrepôts, les warehouses comme à Détroit, dans les suburbs londoniens. Un enthousiasme massif et débordant envahit l’Angleterre, bien aidé par un autre facteur d’importance en provenance d’Ibiza, l’Ecstasy. Avec ces pilules de l’amour euphorisantes, les attitudes violentes très présentes en cette fin des années 80 dans les soirées, les concerts, les stades, se transforment en fraternisation spontanée entre les hooligans, les skinheads et autres communautés sympathiques. D’un seul coup, en transe, ils se veulent du bien sur les dancefloors … et jusque dans les champs pour ces étés magiques des raves au cours des inoubliables summers of love. Un dénommé Mark Harisson n’en perd pas une miette, lui qui a habité à quelques pas de l’Hacienda.

Face à ce déferlement, une fois de plus dépassées par les soubresauts de sa jeunesse, les autorités conservatrices du royaume prennent peur, tout comme elles furent désarçonnées par les punks ou les hippies. Ne supportant pas de voir tout ce petit monde échapper à son contrôle, des mesures coercitives sont rapidement adoptées par le gouvernement Thatcher. Parallèlement, à Londres et dans les grandes villes les loyers deviennent prohibitifs, les pauvres sont chassés. Mark Harrison, vivant dans des squats, a déjà connu quelques aventures avec les travellers de la génération précédente, a croisé le fer avec la police et décide avec quelques amis adeptes de faire des soirées clandestines. Ils songent à s’extirper d’un mode de vie consumériste dans lequel ils ne se reconnaissent pas. Leur message n’est plus revendicatif face aux politiques mais la tentation est plutôt de s’en détourner totalement.
Mark est graphiste, et après s’être amusé avec une photo d’un coquillage en forme de spirale, le collectif crée Spiral Tribe en 1990. Celui-ci prend la route, fuit la répression et la froideur du béton des banlieues à bords de camions où sont embarqués des soundsystems puissants et vont côtoyer les communautés travellers et vite commencer à organiser des fêtes avec d’autres collectifs comme Bedlam ou UFO en misant sur une économie plus ou moins basée sur la gratuité ou le don, d’autres à vocation plus mercantile. Dans un jeu du chat et de la souris des convois de camions se rallient de fêtes en fêtes, durement réprimées par Scotland Yard. Ces « free party » font face à l’adversité, la morosité et la brutalité du gouvernement conservateur. Le point d’orgue en sera la rave de Castelortone en 1992. Elle réunit 40 000 personnes. La police intervient, le matériel est confisqué les Spiral Tribes et les autres sont arrêtés pour « conspiration en vue de créer un trouble à l’ordre public ». Avec leur procès très médiatisé, les anglais se divisent en deux camps distincts mais la Criminal Justice and Public Order Act est votée en 1994. Elle prohibe entre autres les rassemblements de plus de dix personnes autour de « musiques répétitives » ... Les Spiral Tribes décident de s’exiler chargés de leurs gigantesques systèmes sons. Ils débarquent d’abord en France, organisent le premier teknival… et inspirent de nombreux collectifs de Marseille à Brest : les Heretik, Nomad, Metek, Kraken et beaucoup d’autres font vivre la teuf à la française pendant une dizaine d’années intenses. Le phénomène s’implante en Belgique, aux Pays-Bas, en Allemagne dans les pays de l’Est qui aspirent à profiter de leur liberté retrouvée.

La musique électronique gagne en popularité, envahit les charts, connait un succès commercial immense, produit au travers de styles très disparates des œuvres discographiques emballantes et quelques classiques de l’histoire de la musique. Le mouvement des raves se scinde définitivement en deux. Refusant les compromissions, une nébuleuse de teuffeurs subsiste alors en s’éloignant progressivement de l’euphorie artistique et politique des débuts et en tentant de préserver un idéal entre individualisme, incompréhension, précarité et manque de moyens ou appât du gain dû au trafics et aux drogues omniprésentes. La musique a changé, elle est devenue plus dure, plus radicale, la hard tek domine. Avec l’âge beaucoup rentrent dans le rang.
Le phénomène, au cours des années 2000 va prendre une forme hybride. Les free party deviennent finalement l’échappatoire, l’exutoire tribal et salvateur le temps du week-end, en opposition à une vie normée et rangée quelquefois morne et sans perspective vécue pendant la semaine, comme d’autres vont en boite de nuit ou dans les tribunes des stades pour se transcender. L’activisme s’est essoufflé, les teufs sont globalement moins nombreuses mais connaissent des résurgences régulières sur des périodes dures comme actuellement. Les Spiral Tribes, eux, font parler d’eux épisodiquement sous le nom de SP 23.


Seven Seas

Enfin si ces toutes routes existent et sont empruntées, elles le doivent aux millions de travailleurs et de pionniers qui les ont édifiées.
Un chant au nom de Wellerman dérivé des chants des travailleurs des champs et des poseurs de rails américains au 19ème siècle chanté par un certain Nathan Evans a capella, a enflammé le petit dernier des réseaux sociaux Tiktok.
L’appel du large et des traversées maritimes, et de la liberté.

Again and again ...

Kevin Morby - Wander


Sources







Infos


Hydrophone prend la tangente.

On plonge dans une thématique en lien avec l’actualité (ou non), avec comme terrain de jeu, les musiques actuelles, évidemment.
Et puis on écrit, on compile, on fait des playlists, on (re)découvre des livres, des films, des albums.

Dans ce 5ème épisode, on taille la route, on prend le large et le train, à dos de chameaux, sur une Harley ou dans un Falcon. On avale les kilomètres.

Peu importe la monture, tant qu’on a l’autoradio.