09/04/2021

Tangente#6 : Alors on danse !

© Titouan Massé

Collé.e.s serré.e.s au Manège à la fin du set d’Ann Clue - Les Indisciplinées 2018.

Pour aller danser le jerk.

"Je me sens comme ces fonctionnaires qui rentrent d’une journée laborieuse et se mettent un énorme track de dance music pour décoincer leur corps et se comporter comme il est interdit au bureau... "

Brian Eno dans une récente interview (Tsugi)

Catharsis

Il existe des périodes où le besoin de danser se fait viscéral. Pas besoin de vous faire un dessin, chacun peut, en ce mois d’avril 2021, perdu dans ses pensées, refugié dans ses rêves, se remémorer ses moments d’extases lors de soirées occupées à danser au milieu de la foule et à oublier le fardeau de la semaine. Ces soirées où d’un seul coup sans crier gare, apparait l’aube et ses promesses ; ses désillusions aussi, sa mélancolie douce-amère ou son euphorie apaisante. Le temps a filé, et viendra rapidement, pour le meilleur ou pour le pire, la lucidité du lendemain.

Vous vous rappellerez alors ces danseurs sur la piste, en action, joyeux extravagants, exprimant la liberté des corps. Et aussi parfois, ici ou là, l’un d’entre eux, entravé, pataud, voir pathétique selon l’heure du flagrant délit…
Pendant ce temps, sur les côtés, cachés dans l’ombre, éparpillés dans les recoins, se sont retrouvés dans une sorte de solidarité objective, les timides, les introvertis, tétanisés qui n’oseront jamais mettre un pied devant l’autre sur cette satanée piste, sachant, malgré les liquides alcoolisés ingurgités, à quel point il serait imprudent de se jeter en pâture au regard de tous les autres… Des hommes, majoritairement.
Pire, ces inadaptés auront affronté et repoussé gentiment, du moins au début, toutes les tentatives de leurs camarades bien attentionnés mais incrédules devant tant de résistance, à les rejoindre dans l’euphorie ambiante, et ce, jusqu’à la délivrance du retour solitaire à la maison…


La danse, c’est naturel.

Lors d’un précèdent épisode de Tangente consacré à La route, nous évoquions la naissance des free party en Angleterre. Et à ce sujet une anecdote de JD Beauvallet, pierre angulaire des Inrockuptibles, témoin direct et conteur hors pair des heures de gloire de Manchester, expliquait comment les nuits de transes vécues à La Hacienda, haut lieu de la culture club mondiale, avaient façonné son être musical. Nous faisant vivre par procuration comme si nous y étions, cette ferveur incommensurable, soudainement et naturellement il nous expliquait que lui l’avait ressentie et vécue accoudé au bar, en ne mettant jamais un pied sur la piste… Et là, certains se reconnaissaient instantanément, enfin soulagés, dans cette position envieuse ou stoïque de celui qui ne danse pas, les pieds coulés dans le béton en se contentant simplement de la vision de ces corps gracieux, de ces pantins désarticulés.

Ainsi, parfois certains s’éclipsent discrètement, de honte, certains refusent les invitations aux mariages ou aux soirées pour éviter de grands moments de solitude, s’autorisant juste à tenter quelques pas devant son miroir dans sa chambre. D’autres encore proclament leur détestation par posture, en guise de bouclier.
Chez les Anglais, un grand dégingandé du nom de Jarvis Cocker, dans un certain nombre de ses chansons, décrit parfaitement avec son groupe Pulp toute la gamme des sensations éprouvées et surtout des affres du séducteur trop timide et emprunté en discothèque. En France, Etienne Daho, entre autres, s’est lui aussi beaucoup épanché sur les nuits d’hésitations et de perdition d’un type intimidé.
Des psychiatres ont tenté une explication de ces comportements par la prégnance d’un traumatisme résultant d’une peur inconsciente de l’autre remontant à la petite enfance et au rapport plus ou moins intense à la mère dans des jeux de mouvements répétitifs et rythmés.

Mais quoi qu’il en soit pour l’immense majorité de l’humanité, la danse relève d’un réel plaisir physique, d’un élan passionné, d’un défoulement indispensable. Du côté féminin surtout (70 % des français dont 95 % de femmes), et ce, quel que soit l’âge, la danse, dans les besoins d’activités essentielles préférées, est classée, juste après, une partie de jambes en l’air. Évidemment, forcément, nécessairement.
Car évidement l’existence du club est le principal lieu de socialisation festive, de rencontre et donc potentiellement d’union, de mariage, et de survie d’espèce. En tout cas jusqu’à l’arrivée des applis type Tinder, du succès massif des séances collectives de zumba et des cours de pole dance.

Il ne faut donc guère s’étonner du succès des dancing retro ou musettes, du retour des guinguettes dans les années 2000, succédant au phénomène des boites de nuit dans les années 70, des bals de villages bien avant, et du clubbing généralisé dans les métropoles du monde …


Danse society

Et si le premier club de danse s’était établi dans une grotte de l’Ariège ? On y a découvert il n’y a pas si longtemps un sorcier dansant peint sur l’une de ses parois et on peut facilement imaginer une poignée de Cro-Magnons se trémoussant autour d’un feu pour célébrer un événement, les dieux ou conjurer le sort, perdus entre la nuit étoilée et l’obscure immensité des forêts.

Evidement la réalité est sans doute moins romantique que cela mais les premières traces réelles de danse remontent à environ 14 000 ans.

"La danse est le premier-né des arts. La musique et la poésie s’écoulent dans le temps ; les arts plastiques et l’architecture modèlent l’espace. Mais la danse vit à la fois dans l’espace et le temps. Avant de confier ses émotions à la pierre, au verbe, au son, l’homme se sert de son propre corps pour organiser l’espace et pour rythmer le temps."
A partir de cette célèbre citation de Curt Sachs, ethno musicologue, déroulons le fil de l’évolution des formes de la danse.

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Si les cérémonies de danse avaient une vocation spirituelle, religieuse ou guerrière aux gestes très codifiés, elles vont s’en émanciper progressivement. Les premiers mouvements et chorégraphies sont repérées autour de 4 000 ans avant JC en Egypte notamment, puis en Grèce. Dans L’Illiade et l’Odyssée d’Homère sont mentionnées des danses collectives chorégraphiées et les danses dionysiaques y étaient particulièrement populaires. En Egypte encore, on danse autour des autels pour figurer les mouvements des astres autour du soleil. Dans l’Ancien Testament les scènes de danse sont mentionnées : Moïse et Marie sa sœur, dansèrent et chantèrent après le passage de la mer Rouge. On pense aux danses transgressives des "infidèles" autour du veau d’or. Chez les romains les interdits sont nombreux, les règles strictes.

Par la suite, au Moyen Age des XIVème et XVème siècle, la mode est à la Carole ou Ll Tresque, des danses accompagnées d’un chanteur repris par la foule. Pratiquées par le peuple de façon nocturne et cachée, elles sont considérées comme incitation à la débauche et synonyme de péché impardonnable par la toute puissante Eglise, qui, dès le XIIème siècle tenta, vainement de les interdire. Sous l’ancien régime, la justice sera même, en vain, chargée de veiller au respect les directives.

Puisque nous sommes sur les temps médiévaux, on a coutume, à chaque fois qu’on s’essaye à raconter l’histoire des raves de la naissance de la musique l’électronique, d’en situer l’origine à Strasbourg il y a juste un peu plus de 500 ans. Avec un phénomène qui reste inexpliqué : William Shakespeare la désigna comme "the dancing plague" (la peste dansante), plus communément connue comme l’épidémie dansante, la danse macabre ou encore le mal des ardents…
Subitement des centaines de personnes se seraient mises à danser frénétiquement comme possédées par le démon au point pour certaines d’en mourir. En cette année 1518, la ville avait enchaîné les malheurs : famine, épidémie de peste, cholera, lèpre, catastrophes météorologiques. Le désespoir comme seul horizon. Au mois de juillet dans la rue du jeu des enfants, une femme se mis à danser sans s’arrêter pendant des jours, bientôt rejointe par une foule de plus en plus conséquente. La transe s’étire sans discontinuer pendant plusieurs semaines. Les autorités installent des musiciens pour tenter d’apaiser la foule. Des centaines de personnes en meurent d’épuisement.
De nombreuses théories ont circulé dont celle de l’ergotisme : lorsque le pain de seigle est moisi par un certain type de champignon il provoque des effets proches du LSD (dont la molécule est tirée de cette moisissure).
Un collectif électro s’est donné pour nom Bassmusic 1518 ou un groupe de métal s’est carrément nommé Le Mal des Ardents. Cette forme d’hystérie collective n’est pas unique : de nombreux cas sont signalés entre 1200 et 1600. Le dernier épisode approchant eu pour cadre un village du Gard, Pont-Saint-Esprit en 1961 pendant quelques semaines. Le boulanger fut mis sur la sellette pour son pain de seigle. On soupçonna récemment la CIA d’avoir testé le LSD sur les habitants…

L’image de zombies collées aux enceintes dans la boue au petit matin joue beaucoup dans ses rapprochements un poil hasardeux mais contribue à une forme de mythification. Un autre évènement contribue à cette aura : le tarentisme, une étrange maladie sous forme de léthargie provoquée par la morsure de l’araignée Lycosa Tarentula. L’unique remède résidait dans une danse effrénée accompagnée de musiciens jouant tambours et violons pendant plusieurs jours sans discontinuer. Ainsi, la tarentelle (ou pizzica) vit le jour. Elle consistait à reprendre les mouvements de l’araignée, renversée en arrière, la personne marchait sur ses mains, le dos courbé et se balançait comme suspendue à sa toile. Berlioz notamment écrivit des tarentelles. Elle fut pratiquée dans les Pouilles jusque dans les années 60.

En France, de nombreuses danses, la plupart importées de l’étranger se sont implantées entre le 16e et le 18e siècle : le menuet, la sarabande, la pavane et bien d’autres. Puis vinrent la gavotte, les ballets de Lully très populaires au-delà des cours, la valse demandant, elle, plus de maîtrise et d’esthétique dans les salons.
Les spécificités régionales eurent leurs heures de gloire comme la farandole du Languedoc, la bourrée d’Auvergne, la branle de Bretagne.

Les ballets Russes, à partir du milieu du 19e siècle, enclenchèrent un vaste bouleversement. La danse moderne puis contemporaine au 20e libère les corps pour exprimer une créativité décomplexée. On assiste alors à l’avènement, des véritables stars de la danse (Isadora Duncan, Noureev, Nijinski, Martha Graham, Loïe Fuller, Merce Cunningham, Maurice Béjart, Pina Bausch) et d’œuvres monumentales : le Lac des Cygnes, le Sacre du Printemps et tellement d’autres. L’équivalent de l’intégrale de A la recherche du temps perdu ne suffirait pas à raconter cette histoire...

Dès la fin du 19e siècle le tango,allégorie des jeux amoureux, est sans doute la danse qui fascine le plus. La nostalgie intense du tango se nourrit des amours perdues et des trahisons selon Jacques Lacan, statue du commandeur de la psychanalyse… Cet opéra tragique et sensuel aux mouvements emphasés, cette lutte, n’est pas à la portée du premier amateur venu.

La vie intense des nuits de danses endiablées, de débauche, la bohème, les cabarets des bas-fonds et les guinguettes parisiennes de Pigalle et Montmartre, le Moulin Rouge et son French Cancan, eurent aussi ses emblématiques stars : La Goulue, Mistinguett puis plus tard Joséphine Baker ont alimenté les fantasmes et les œuvres pendant des décennies : Renoir (le célèbre tableau du Moulin de la Galette), Toulouse Lautrec, Hugo, Verlaine… et fait aussi les affaires de l’industrie du tourisme depuis…

Parallèlement, avec la naissance de l’industrie de la reproduction à la fin du 19e, de nouveau mots apparaissent, tel que "discothèque" : un meuble pour ranger les disques et recouvrant ou désignant conjointement ou successivement tout lieu où se trouvaient d’autres objets révolutionnaires comme des disques vinyles et des machines domestiques pour les écouter et… danser.

L’épicentre se déplace alors, dans la première moitié du 20e vers le nouveau monde et New-York, avec l’immigration massive notamment. Et ce n’est pas un hasard si on retrouve des descriptions magnifiques de scènes de fêtes de l’époque, qu’elles soient aristocratiques ou populaires dans Gatsby le Magnifique de Fitzgerald ou Manhattan Transfer de Dos Passos avec son écriture jazz, cette musique toute nouvelle en provenance du sud.
Le sociologue Laurent Vidal dans son livre Les hommes lents, raconte la naissance de la syncope dans les soirées des Honky Tonk du delta du Mississipi, dans les ports de la Nouvelle Orleans et du Brésil et sa remontée vers les métropoles industrielles du Nord.

Un peu plus tard, la prohibition des « Roaring Twenties » favorise l’embauche de musicien noirs dans les clubs de Harlem en suppléant des musiciens blancs trop frileux refusant de prendre le risque de la clandestinité. Le Cotton Club, le Kentucky club accueillent Armstrong ou Duke Ellington. Ils tracent le sillon, profond, d’une culture club qui essaimera partout ailleurs… Le charleston triomphe avec Joséphine Baker. En 1950, la seule 52ème avenue à Manhattan comptera des dizaines de clubs pour s’encanailler à peu de frais. Ce sont là, dans ces années 20 et 30, les premiers signes d’un ping pong entre l’Europe et New-York, dans lequel les clubs rivaliseront d’inventivité pour s’assurer le leadership de la hype…

Hollywood est déjà puissante avant-guerre et la danse est rapidement une thématique de son industrie. L’histoire du cinéma abonde donc de films et chaque génération va posséder son totem du genre : Saturday night fever, Grease, Dirty dancing, Flashdance, Cabaret, West Side Story ou récemment le fade La La Land. En marge un film, On achève bien les chevaux de Sydney Pollack, raconte à travers les marathons de danse organisés dans les années 30, les affres d’un couple pour survivre lors de la grande dépression.

Un réalisateur a su magnifiquement saisir toute la gamme des sentiments et des enjeux liés au bal, à la danse, à la fête au sein d’une communauté. Michael Cimino dans ses deux chefs d’œuvres, The Deer Hunter (Voyage au bout de l’Enfer) et Heaven’s Gate (La porte du Paradis, avec Isabelle Huppert) inscrit sur pellicule trois longues scènes de bal dont l’une sur patins à roulettes, incroyablement émouvantes, enivrantes et sensibles.

On revient donc à la fête dansante comme ciment d’une communauté : partager des émotions fortes et collectives autour de la danse, au bal mais aussi absorber les substances qui vont bien pour l’exaltation, faire tomber les barrières et le poids des codifications sociales. Le bal fait surgir les dimensions charnelles et transgressives pour, dans une certaine mesure, mieux canaliser au quotidien les fourmillements et les caprices des esprits et des corps.
Il peut parfois aussi être considéré comme une forme d’acte politique. C’est sans doute pourquoi le ministre Georges Mandel, dès mai 1940, fait fermer les cabarets, interdit les fêtes et la consommation d’alcool dans toute la France. Les bals clandestins se développent dans les campagnes. Le phénomène est massif dans la population sous le choc de la débâcle.

Ces bals vont perdurer avec succès après-guerre mais déjà, balbutiante, la société de consommation effrénée, la soif de liberté et l’émancipation d’une jeunesse tournée vers un avenir qui se veut radieux s’entiche de danses plus individuelles. Les années 60 voient débarquer le twist, le jerk. La présence d’un partenaire devient superflue et l’on va chercher des contextes plus adapté à ces nouvelles pratiques.

Au début des années 70, bien qu’en Bretagne par exemple, le fest-noz se répande et remplace le bal, les clubs et les boites de nuit se développent parallèlement, sur une courbe qui se croise avec le déclin des fêtes agricoles dans les régions rurales. Les fêtes deviennent des attractions touristiques.

Partout le clubbing de masse va bientôt régner.


Last night a dj saved my life…

"Burn down the disco, Hang the blessed DJ, Because the music that they constantly play, It says nothing to me about my life" – Morrissey - Panic

Avant que le dj ne devienne ce que les années 90 en ont fait, c’est-à-dire cet artiste créateur et dieu des platines, il fut longtemps ce type un peu ringard de province alignant les disques et les tubes du moment en alternant un peu mécaniquement slows et disco, suivant les modes, et à qui on venait demander éméché tel ou tel morceau censé retourner le dancefloor... Et si aujourd’hui à l’inverse on affuble de ce titre de Dj le moindre bipède qui pousse 3 potards, son évolution est singulière.

Un club parisien très prisé mais peu connu en dehors des initiés, le Tango fêtait dernièrement ses 125 ans. Sans aucun doute l’un des plus vieux du monde occidental qui a vu des milliers de vies s’agiter dans ses murs, vu passer des dizaines de modes, de la musette à la house en passant par le punk, ou le tango justement. Lieu incontournable de la culture gay, devenu repère des drag queens, des personnages mythiques comme Serge Kruger, camarade d’Alain Pacadis, LE chroniqueur des soirées parisiennes branchées, en on construit la légende dans les années 80…

Mais l’histoire avec un grand H du clubbing tel qu’on l’entend aujourd’hui débute ailleurs : le plus ancien et le premier dj serait un certain Lucien Lebovitz en 1956 dont la fonction exacte était en fait opérateur. C’est du moins ce qu’explique Jean-Yves Leloup, auteur du remarquable ouvrage Global techno.
L’histoire commence ainsi : la première discothèque officielle en France est le Whisky à gogo, fondé en 1947 à Paris, par Paul Pacini. Vient ensuite Castel, où faune branchée et interlope, célébrités et inconnus se mêlent joyeusement.
Régine, à la tête du whisky à gogo, révolutionne alors la nuit : dans ses mémoires elle raconte qu’elle invente le concept de discothèque. Elle supprime les juke-box car tout le monde choisi surtout des slows pour draguer, et avec deux tourne-disques se met à passer des disques, du cha cha cha notamment. Elle peint des lampes et joue avec leurs interrupteurs pour créer des effets. Vérité ou légende mais cela décrit plus ou moins comment tout cette histoire s’est peu à peu construite côté paillettes. Un deuxième Whisky à gogo est rapidement monté sur la Croisette à Cannes et un inconnu, Lucien Lebovitz, donc, se fait connaitre.
Passionné de musique et père de 6 enfants, il va, chaque jour officier de 22h à 5 h du matin. Il fera danser les stars du festival sur du rock, du swing, du jazz, des savants dosages de tubes d’ambiance. Il sera le premier à posséder un cross fader pour alterner entre ses deux platines, pouvant dès lors enchainer les titres, installant dès lors un vrai rapport au public en initiant partage et communion autour de ses découvertes. Ce sera pendant longtemps le seul personnage connu appréhendant les soirées de telle façon.

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C’est pour nous, français cocardiers en tout cas, le véritable point de départ de la cuture club. Les anglais, incorrigibles, voient évidemment les choses d’une autre façon : l’origine de la culture Dj serait due à un personnage du nom de Jimmy Saville, qui fut plus tard le premier présentateur de l’émission emblématique Top of the Pops. Dès 1943, catcheur professionnel par ailleurs, il arpenta chaque week-end la campagne anglaise depuis son village d’Otley dans le West Yorkshire armé d’un électrophone et de sa collection de 78 tours. Devant son succès croissant, la société Mecca Ballrooms qui possédait des salles de bal un peu partout en Grande Bretagne, le recrute en 1946 pour des tournées qui passeront dans des villes comme Manchester ou Leeds. De quoi déjà, susciter des vocations…

Il semble en définitive que dans plusieurs endroits d’Europe durant l’entre-deux guerres, sous l’occupation et après-guerre, les malheurs, la répression, les tragédies aient fait naitre de manière souterraine une volonté de résister la barbarie. Ainsi Peter Shapiro dans Turn the Beat Around, superbe ouvrage de référence sur l’histoire de la disco, situe dans l’Allemagne nazie les premières soirées clandestines les swingjugend, où l’on vient poser sur les platines des disques de swing et de jazz interdits car considérés comme art dégénéré… Sont pareillement évoqués les zazous et un lieu à Paris, la discothèque, où l’on écoute du jazz pendant l’occupation.

A New-York donc, à Paris à Londres, ailleurs l’expansion des clubs est sans limite. A partir du début des années 60, les clubs se créent et se défont au gré des hypes musicales et vestimentaires plus ou moins éphémères. On connait par cœur le swinging London. Le Marquee sera incontournable pour tout clubber qui se respecte…
Des noms restent : Le Golf Drouot, le Bus Palladium pour le rock en France ; plus tard le Queen, le Palace, le Blow Up à Munich.

Mais d’autres clubs vont avoir une influence considérable et plus profonde. Ils possèdent comme certains clubs de foot, des fans et ce supplément d’âme qui fait tout. Ils seront les lieux de diffusion de nouveaux courants musicaux qui trouvent, dans la pénombre, le moyen d’expression idéal. Ils façonneront même les esprits, agiront comme révélateurs d’envies et de conquêtes de liberté, d’utopies, en écho aux politiques plus ou moins répressives en matière de mœurs et d’identité en fonction de l’époque, jusqu’à faire changer radicalement des destins ou devenir des raisons de vivre.

De France on méconnait ou même on méprise un courant appelé Northern Soul qui connut ses heures de gloire du milieu des années 60 au début des années 80 mais qui reste vivace et imprègne toujours la culture musicale du nord de l’Angleterre. Style construit autour d’une forme de nostalgie instantanée autour de la soul, de la Motown, de Stax et de la multiplicité de ses obscurs labels et 45 tours plus ou moins rares, il s’est peu exporté et reste une spécificité régionale.

Des villes de bords de mer, futures zones sinistrées dans les années 80, en furent les symboles : Blackpool et Preston, fréquentées par les classe populaires et ouvrières de Manchester et Liverpool. Pile entre ce deux villes, Wigan, va connaitre des heures de folies avec la naissance en 1973 du Wigan Casino. De nombreux clubs se livrent alors à une féroce concurrence dans toute la région. La réputation d’un club et de son dj tient a peu de choses, à la diffusion d’un disque hors propos parfois… Des milliers de jeunes vont danser tous les week-ends. Le Wigan Casino sera le point de ralliement de toute la faune nocturne du pays.

De l’autre côté de l’Atlantique, à New-York, autre ville financièrement à l’agonie au milieu des seventies, certains quartiers sont quasi à l’abandon, et la fréquentation de Time Square se fait à ses risque et périls. Dans les marges et les bas-fonds, sous l’impulsion de la population gay, le disco émerge et va faire l’effet d’une déferlante. La libération sexuelle est totale pour le meilleur puis hélas pour le pire ensuite avec l’arrivée du SIDA… C’est aussi le moment charnière où le hip hop avec Dj Kool Herc se matérialise. Les croisements des styles musicaux, quelques personnalités fortes, militantes et curieuses (David Mancuso, Larry Levan et Frankie Knuckles sont encore des noms évocateurs) font de New-York, une fois de plus, le nouvel eldorado du clubbing. On entend parler partout de ces lieux, cependant très selects, que sont le Loft, le Paradise Garage puis le Tunnel, mythifiés dans les récits même les plus glaçants (American Psycho de Bret Eston Ellis). Qui ne connait pas le Studio54  ? Pendant une poignée d’années à la fin des années 70, il deviendra le centre de l’univers pour toute la jet-set et la faune underground, gay, disco, punk, internationale se retrouvera à danser sous le regard d’Andy Warhol balançant ses sentences définitives. Le physionomiste Steve Rubell fait régner une loi impitoyable. "Une démocratie sur le dance-floor mais une dictature à la porte d’entrée" dira Andy. 2000 personnes s’y pressent chaque soir pendant ses années d’apothéoses...


Places to be

Frankie Knuckles avant d’officier à New-York fit danser Chicago au sein de la Warehouse, dont le style musical tiré de son nom la house, sera surtout due à Ron Hardy qui lui succéda aux platines. La house music puis l’acid-house vont gagner New-York et se diffuser à travers le monde bien après sa fermeture en 1987 rebaptisée Music Box en 1982.

Pas très loin, à Detroit la techno suit un destin similaire. Dans les entrepôts abandonnés de la cité de Tamla Motown et de l’industrie automobile déclinante, Juan Atkins, Derrick May et Kevin Saunderson comme fondateurs et l’Underground Resistance de Mike Banks, Jeff Mills et Robert Hood comme fer de lance politique, enflamment un lieu alternatif le Music Institute. La techno, tel un tsunami, va envahir les clubs et avoir un impact considérable sur la musique pop dans un aller-retour spectaculaire entre Europe et Etats Unis.


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Après ces folles années américaines, les aventures se poursuivent ailleurs et cette fois-ci le nord de l’Angleterre va prendre toute la lumière. On connait l’histoire. Après les années sombres et post-punk de Joy Division, Tony Wilson accompagné de la joyeuse troupe de New Order met tout sa fortune dans un club, L’Hacienda, en mai 1982. Là aussi un vieil entrepôt, aménagé par Peter Saville. Le groupe qui lors de ses tournées américaines fréquente les boites est impressionné par ce qui s’y déroule… Blue Monday sort, explose les charts… Le lien est fait. Bientôt tout ce qui se fait de mieux dans l’underground musical se produit à L’Hacienda. Ensuite c’est Ibiza, l’ecstasy, les summers of love, la notoriété planétaire, la violence, la faillite etc etc…

D’ailleurs, un jeune homme, sous le nom de Dj Pedro, plus connu sous son vrai nom Laurent Garnier, à son retour en France fera des passages remarqués dans une boite de nuit de Dijon qui possède encore aujourd’hui sa petite aura mythique et pèsera sur l’évolution des musiques électroniques en France : L’An-Fer, c’est son nom. Frédéric Dumélie en est à l’origine. Il récupère la boite de nuit pépère de province tenu par sa famille et lui fait faire un virage radical. Hors de Paris, ses choix artistiques audacieux en feront un lieu indispensable pour tout fan de musiques électroniques des années 90.

Passage obligé : Berlin. Après la chute du mur, une autre révolution se met en marche dans la capitale allemande. Dans les friches autour du mur, des soirées peu à peu s’organisent, des clubs improvisés s’installent, le UFO, le Trésor sont réputés bien sûr, mais surtout au début des années 2000 est fondé le graal de toute de vie de noctambule du 21èm siècle : le Berghain.
Pour ses adeptes, y aller représente beaucoup plus qu’un lieu de fête, il est presque une philosophie de vie hédoniste et libre. Comme une secte, le Berghain se vit comme une expérience à la fois collective et intime en respectant scrupuleusement ses règles. Le son est incroyable, l’atmosphère magique, les meilleurs DJs du monde se succèdent autour de Ben Klock ou Marcel Dettmann. Ses 2400 places, son Panorama Bar sont pris d’assaut. Aucune photo de l’intérieur n’est autorisée permettant ainsi de cultiver le mystère qui entoure cette grande bâtisse. Le couperet du refus d’entrer dans le sanctuaire techno peut tomber après avoir patienté dans la file d’attente, sans trop savoir pourquoi. Et alors que la pandémie de Covid met à terre toute la vie nocturne, le Berghain a réussi à créer l’événement avec une série d’expositions, d’installations et de performances remarquables dont tout le monde parle.


D’autres clubs, innombrables, de la Colombie à la Russie au Brésil, en Inde, partout, racontent d’autres légendes, d’autres mythes. L’histoire est inépuisable et elle nous convainc que de la période actuelle de frustrations, naitront de nouvelles formes de socialisation où le rituel de la danse s’exprimera à nouveau.

Infos


Hydrophone prend la tangente.

On plonge dans une thématique en lien avec l’actualité (ou non), avec comme terrain de jeu, les musiques actuelles, évidemment.
Et puis on écrit, on compile, on fait des playlists, on (re)découvre des livres, des films, des albums.

Dans ce 6ème épisode, on pousse les meubles, on roule le tapis dans un coin, on remet la main sur cette satanée boule à facettes. Alors, on met du son.

Et, enfin, on danse dans son salon (faute de mieux).